La fin des chinoiseries

Avant de me tourner vers la savate ancienne, j'ai un temps pratiqué le kung fu (style hung gar). Autant annoncer la couleur tout de suite : j'en suis largement revenu. Dans cet article, j'essaie d'analyser dans un cadre plus large que ma seule expérience comment je me suis égaré dans des voies qui mènent en Chine avant de remarquer le chemin qui se trouvait devant ma maison.

Chroniques d'un succès

Les arts martiaux orientaux ont connu en occident un développement retentissant à partir des années 60 / 70. Le cinéma de Hong Kong, avec un certain Bruce Lee en fer de lance, y a largement contribué.

Une vedette succède à une autre et après Bruce Lee sont venus Chuck Norris, Jackie Chan, Jean-Claude Vandamme, Steven Seagall ou Jet Li. Certaines de ces vedettes sont des occidentaux, mais ils pratiquent des arts martiaux japonais.

Des générations d'adolescents ont ainsi révé qu'ils pourraient devenir capable de tenir tête à plusieurs dizaines d'adversaires simultanément, ou de plaquer des grosses brutes au sol avec une extrême facilité (résultat garanti) en leur tordant le poignet Le caractère violent de ces fantasmes est évident, mais le cinéma d'action sait les justifier en mettant en scène la colère du juste ou la nécessité de se défendre ou de contrecarrer les projets d'individus sans scrupules.

Mais l'influence du cinéma d'action n'explique pas tout, car le phénomène a également touché une classe de gens qui se réclament volontiers d'un intellect plus élevé que celui du fan de Bruce Lee (que cette prétention soit vaine ou légitime) et qui rejettent ces violences et leur mise en scène romantique. Si la percée a été aussi large et aussi globale en occident, c'est que la période des années 60 / 70 y était des plus propices.

Après une seconde guerre mondiale qui a repoussé les limites de l'imagination humaine en termes d'atrocités et en plein cœur d'une guerre froide qui laissait présager des lendemains encore plus sombres, une grande partie de la population occidentale était passablement déboussolée sur le plan des repères socio-culturels. Ces doutes ont entraîné une réaction bien compréhensible : devant les échecs apparents répétés de la société occidentale, il convenait d'aller chercher des solutions ailleurs, et de fût le début de l'ouverture à tout va aux influences d'un extrême orient en pleine ascension.

L'ouverture est sans doute une bonne chose et il n'est pas question ici de prôner le replis culturel. Mais il apparaît aujourd'hui que la réaction a peut être été excessive, car l'ouverture à l'autre s'est parfois accompagné du rejet de soi-même. Nous voyons d'ailleurs aujourd'hui que l'orientalisme de l'époque, teinté d'idéologie hyppie, a largement déçu ceux qui y ont cru : les problèmes du monde ne se sont pas réglés en brûlant des batonnets d'encens et l'idée d'une société orientale paisible et harmonieuse a été piétinée par divers évènements sanglants en Chine, au Viet Nam ou au Cambodge.

Pour en revenir au sujet qui nous intéresse, le développement des arts martiaux orientaux en occident a largement profité de cet élan orientaliste. Aux côtés d'adolescents sous influence d'un cinéma leur faisant croire qu'ils pourraient transpercer des murs à coups de poings, les rangs ont été grossis par des gens en quête de vérités supérieures et « d'élévation spirituelle »1 (quoi que cela veuille dire).

La grande mystification

Nous venons de voir au moins deux catégories de personnes se retrouvant dans le public des arts martiaux orientaux. Pourtant ces deux publics paraissent largement antagonistes.

C'est que ces gens, si ils ont des objectifs si différents, n'en ont pas nécessairement conscience. Et ils ont pour point commun d'être englués dans le doute et la confusion, d'être en quête de quelquechose, qu'il s'agisse de la meilleur façon de mettre un adversaire au tapis ou d'une forme de vérité cosmique supérieure (dans l'espoir qu'elle existe). A ces demandes confuses les arts martiaux orientaux, du moins tels qu'ils sont aujourd'hui vendus en occident, ont le génie publicitaire d'apporter des réponses confuses.

Face aux esprits en mal de mysticisme, ils savent employer en langage fleuri et exotique : « énergie interne » (« chi », « ki » ou « chakra », qu'il convient de percevoir par des moyens extra-sensoriels, car ils sont supposés circuler dans le corps sans qu'une IRM ne les détecte), « harmonie universelle » (voir l'aïkido), futilité du développement physique (inutile de chercher à être fort puisque l'on va retourner la force de l'adversaire contre lui-même) …

La maxime dit a beau mentir qui vient de loin. On peut en étendre le principe en disant que l'on peut également facilement mentir sur ce qui vient de loin. Il n'est pas certain que les pratiquants asiatiques eux-mêmes se laissent autant abuser par toute cette poudre aux yeux que certains pratiquants occidentaux.

Mais la loi de l'offre et de la demande, qui prévaut sous nos lattitudes, est ainsi faite que si les gens veulent du rêve, du mystique et des révélations cosmiques, alors on leur en donnera des pleins wagons.

La grande hypocrisie

Même l'autre versant du public peut être séduit par ce discours mystique pour peu que l'énergie interne, quand on augmente le voltage, puisse provoquer le KO de l'adversaire (voire même le tuer d'un seul cri). A ceux là, les arts martiaux orientaux offrent en outre le confort suprême de leur donner l'impression de pouvoir apprendre à se battre sans devoir s'avouer leur objectif.

Il est en effet à noter que chercher à apprendre à se battre, quand bien même on ne vise pas une mise en application précise, est quelquechose de relativement tabou dans la société occidentale moderne. Peut être est-ce un autre héritage socio-culturel de l'histoire tumultueuse de notre XXème siècle. Mais le fait est que les pratiquants de disciplines d'autodéfenses (et encore se garde t'on de commenter le fait qu'elle pourraient tout aussi bien servir à l'attaque) sont souvent regardés du coin de l'œil par la bonne société avec une certaine gène : au mieux ce sont des paranoïaques animés par des peurs infondées, au pire se sont des racailles bagareuses en puissance.

Une façon d'atténuer le tabou est d'aprendre dans le cadre d'un sport de combat : ce n'est alors plus de la violence mais du sport. Et le sport, comme chacun sait, c'est bien : cela inculque des valeurs comme le respect et le surpassement de soi. On feint au passage d'oublier que le développement de ce que nous appelons aujourd'hui le sport est largement issu d'exercices militaires du passé et que les jeux olympiques de la Grèce antique, symbôle suprême, étaient une autre façon pour les cités états de confronter leur potentiel militaire.

Mais le fin du fin est de pratiquer un art martial qui véhicule des valeurs pacifistes tout en enseignant la façon de donner des coups de pieds et des coups de poings. Il s'agit d'un véritable tour de force publicitaire : on peut ainsi attirer à la fois ceux qui voudraient effectivement apprendre à se battre sans l'avouer (tabou oblige) et les pacifistes convaincus. Et pendant que les bambins apprennent des rudiments pour se taper dessus, on peut rassurer les parents avec des formules toutes faites comme apprendre à se battre pour ne pas se battre2 ou, un autre grand classique du flou artistique, canaliser son énergie.

Ainsi on esquive un problème d'image vis à vis de son entourage, voire même vis à vis de soi-même. Si on dit que l'on fait de la self-defense, on attire le regard soupçonneux et inquiet dont il était précédemment question : passons notre chemin, il s'agit probablement un fou furieux. Par contre, si on dit que lon fait du kung fu ou du karaté, le regard porté est différent : peut être qu'en vous se cache un Confucius ou un Lao Tseu, alors on vous accorde le bénéfice du doute.

La grande illusion

Le problème pour une pratique dans la perspective d'apprendre à se battre est que pour pouvoir véhiculer toutes ces contenus mystiques et symboliques, les arts martiaux orientaux se sont déformés. Un certain nombre des gestes qu'ils enseignent ne visent plus l'efficacité concrète mais seulement l'évocation de notions ou de symboles généralement empruntés aux philosophies bouddhistes ou taoistes.

Ainsi, on nous rebat les oreilles avec des mouvements inspirés de l'observation des animaux. Ces allégations sont largement farfelues3. Quand bien même ce serait véridique, ce serait faire peut de cas des différences biomécaniques qui existent entre un homme et un tigre ou encore un serpent.

Les mouvements qui sont enseignés en dépit de tout bon sens sont si nombreux qu'il serait impossible de tous les citer ici. Cela va des positions de jambes beaucoup trop basses du kung fu aux catastrophiques coups de poings du karaté donnés sans faire jouer la force des épaules et des hanches en passant par des positions de main qui assureront au pratiquant de se faire casser les doigts dès les premières minutes de combat (voir le kung fu du style de la mante).

Des tas de gens s'acharnent ainsi à apprendre des mouvements et des notions qui seront en fait contre productive en combat. Il est toujours désolant de voir des gens déployer des efforts volontaires à leurs propres dépends.

Le brouillard se lève

Mais depuis quelques années, le règne des arts martiaux orientaux n'est plus aussi exclusif qu'auparavant.

Les révélations cosmiques que l'on en attendait n'ont finalement pas bouleversé le cours du monde. On n'a finalement pas vu se lever une génération de pratiquants capables de communiquer par télépathie ou de faire bouger des objets par la seule force de leur esprit. Et on s'est aperçu que les chemins de Katmandou, le long desquels on imaginait une société asiatique paisible et harmonieuse, mènent également à la place Tiananmen.

Du coup, les perspectives offertes par la culture de l'énergie interne ne sont plus si largement évidentes.

Par cette brêche se sont engouffrés les sports de combat. Ces sports de combat ont petit à petit grignoté le tabou de la violence pour atteindre des formes de moins en moins réglementées. Par exemple, après le karaté et ses compétitions lors desquelles les coups n'étaient pas portés est venu le full contact et ses frappes portées au dessus de la ceintures uniquement. Puis est venu le kick boxing, qui permet les frappes dans les jambes.

Aujourd'hui, nous assistons à l'essort mondial du combat libre (free fight), avec des évènements comme l'UFC ou le Pride. Les autorités françaises du sport tentent de résister à cette engouement, mais il suffit d'aller chez un marchand de journaux pour y voir plusieurs revues et DVDs portant chaque mois sur le sujet.

Ces formes de combat, toujours plus libres, participent à une même logique : s'approcher toujours plus du combat réel pour permettre une confrontation primale. Les hommes, qu'on le déplore ou qu'on s'en réjouisse, sont ainsi faits qu'il chercheront toujours à voir qui est le plus fort.

Si les techniques d'autodéfense les plus dangereuses ne trouveront jamais leur place sur un ring, cette évolution des mœurs appèlera peut être un regard un peu plus apaisé à l'égard des pratiquants.

Outre l'évolution sociologique qu'il peut apporter, le combat libre permet également de mettre fin à la duperie de la prétendue efficacité des arts martiaux pour les gens qui acceptent de voir les faits. Si l'on répertorie les discplines dont sont issus les grands champions de combat libre, on s'aperçoit qu'il s'agit toujours d'approches relativement réalistes et terre à terre du combat et pas de disciplines visant l'harmonie universelle des tigres et des singes dans le grand tao. Pas un grand maître d'aïkido ou de kung fu ou de karaté traditionnel, mais des gens qui ont plutôt pratiqué la boxe thaïlandaise ou la lutte.

A beau mentir qui vient de loin, dit la maxime. Mais à l'ère de la société de l'information, plus rien n'est loin et les faits ne mentent pas.

Conclusion personnelle

Après avoir réalisé l'analyse que j'ai exposé dans cet article, oui en effet, le kung fu j'en suis revenu. Aujourd'hui je pratique la savate ancienne (et ses armes affinitaires) avec passion.

Dans l'essence, il s'agit d'une technique d'autodéfense (ou même d'attaque) ; mais j'assume. J'assume d'autant plus qu'une dimension culturelle est également présente pour relever le débat si le besoin s'en faisait sentir. Les recherches historiques font en effet partie intégrante d'une discipline à redécouvrir.

En laissant de côté ce que les règlements sportifs interdisent, elle peut constituer une bonne préparation à de nombreux sports de combat, tant son éventail technique est large.

Si vous pratiquez un art martial asiatique, vous vous êtes peut être sentit indigné par cet article. Mais ce n'était pas le but. Pour ma part, je continue à apprécier ces arts martiaux pour ce qu'ils sont : des arts de démonstration plaisants et des gymnsastiques intéressantes sur le plan psychomoteur. Pour le reste, j'ai cessé de me faire des illusions.


  1. Il est a noter que certains clubs d'arts martiaux ont été mentionnés dans le rapport de la commission d'enquête sur les sectes de l'assemblée nationale.

    A ce sujet, je me souviens un jour d'avoir participé à un stage tao du feu dont le propos traditionnel initial était de fermer les quatre portes cardinales pour empêcher les fantômes d'entrer … quand même …

  2. Cette hypocrisie est assez bien résumée par le succès des films de la série Karate Kid, qui en outre figurent parmi les pires navets des années 1980. On y voit de la castagne à tout va (film d'action oblige) tout en se répendant en long, en large et en travers sur le fait qu'il ne faut pas se battre.

    L'apogée s'en trouve dans la séquelle Miss Karate Kid, avec Hillary Swank (Million Dollar Baby) à la fin duquel on voit le bonhommique senseï Miyagi (le petit gros qui ne sait pas conjuguer les verbes) aller mettre lui-même une branlée au coach adverse et résumer Pas se battre. Mais quand se battre quand même : gagner !. S'en est tellement énorme que l'on croirait voir une parodie. Mais les gens qui ont tourné ça semblaient sérieux. Et là on ne peut plus vraiment accuser les années 80 puisque cette bouse a été tournée en 1994.

  3. D'ailleurs parmis les styles animaliers du kung fu il y a celui du tigre, celui du singe … celui du dragon. Où est-on allé observer des dragons?